Sundance Par Patrick Shan
Ma conscience reprend lentement sa place dans mon corps, porté de chaque côté par l’épaule de deux Lakota en pagne et en plumes. J’ai l’impression de sortir d’un très long sommeil alors que je suis toujours sur mes jambes, et je mets encore un moment pour me rappeler où je suis. J’ai cru un bref instant m’éveiller au beau milieu d’un fest noz breton, mais le rythme des tambours, les chants et la tenue des quelques quarante danseurs et danseuses en cercle autour de moi me ramènent très vite à la réalité de la danse du soleil. Ma perte de connaissance n’a duré que quelques secondes, entre le moment où, adossé au pied de l’arbre sacré, on m’a coupé le dernier lambeau de peau du torse, et le moment où j’ai fait mes premiers pas avec mes accoudoirs vivants, qui m’emmènent à présent dans la sweatlodge (tente à sudation, Inipi en lakota) pour me permettre de « finir mon rêve ».
Ce voyage éclair dans le « spirit world », le monde des esprits, n’est pas un accident ; il fait partie des effets attendus de la cérémonie sacrificielle que je viens de vivre, où se conjuguent à dessein les effets de la faim, de la soif, de la chaleur, de la fatigue et de la douleur . Dans un tel contexte, la perte de connaissance du monde extérieur devient une opportunité de voyage intérieur. Voyage au cours duquel j’avoue n’avoir toutefois rencontré aucun animal totem venu m’enseigner la sagesse amérindienne ou me guider sur mon chemin de vie, car ce voyage-là est encore d’une autre nature. 
 
La médecine chinoise distingue ces deux états psychiques particuliers : la « perte de l’âme » (Shi Hun) et la « perte de la conscience » (Shi Shen). La première situation correspond à la transe, état où l’âme monte dans le monde conscient et donne lieu à des rêves éveillés, ou hallucinations. La seconde situation correspond au coma, état où le monde disparaît en même temps que la conscience se disperse (ce qui nous rappelle au passage que le monde n’est autre que la conscience que nous en avons). Le premier état peut être l’antichambre de la folie, le second, de la mort. C’est donc plutôt une petite mort que je viens de vivre, et cela tombe bien, puisque j’étais venu pour cela : me détacher du monde en me détachant de l’arbre, à l’instar de ce qui arrive tôt ou tard à toutes les feuilles de ce tree of life, qui sont à mes yeux l’incarnation symbolique des multiples formes de vie. Ces feuilles appartiennent à différentes branches, mais elles sont toutes reliées à un tronc unique, lui-même relié au ciel et à la terre. Voilà sans doute pourquoi toute prière Lakota se conclue par l’expression « Mitakuye Oyasin », tous sont ma famille. 
 
Allongé dans la sweatlodge, je reçois la visite de Mike, l’homme médecine qui dirige la Sundance. Il me fait respirer un peu de tabac à priser, dont la puissance aromatique ravive les sens et aiguise ma conscience du retour au présent. Au dehors, la danse continue, au son du tambour et les chants.
 
Wakan Tanka Unshimala Ye
Wanikta Cha Leca Mu Welo
Omakiya Yo Makaki Yelo… 
 
Le tambour, qui tressaute sur son support tel un cœur dans une poitrine, marque le rythme des battements d’Unci Maka, la Grand-Mère Terre, à laquelle nous devons notre sang et notre corps. Les chants, aigus, montent vers Tunkashila, le Grand-Père Ciel, à qui nous devons notre souffle vital. Ces chants portent des prières adressées à Wakan Tanka, le Grand Esprit (litt. « grand mystère, grand sacré »), version Lakota du Divin, dont toute chose est la parcelle, et c’est pour le réaliser au plus profond d’eux-mêmes que les « sundancers » font cercle autour de l’arbre, accompagnant le double rythme du tambour et des chants en faisant un pas de deux sur le sol, tout en soufflant dans un sifflet en os d’aigle. J’avais déjà appris et compris, grâce à la médecine chinoise, que l’homme était un produit du ciel et de la terre, mais le temps était venu pour moi d’une telle expérience, engageant le corps et l’esprit, pour le réaliser pleinement.  
Couronne et bracelets de sauge remis en place sur ma tête, mes poignets et mes chevilles, mon éventail (une aile d’oiseau) en main, je reprends ma place au bord du cercle, et me remets à danser en portant mon regard tour à tour sur l’arbre, le ciel, le soleil (qu’il convient de laisser dans son champ visuel sans le fixer, car sa lumière doit nous éclairer, non nous aveugler). La douleur et la fatigue passent. Je ressens à présent un étrange sentiment de liberté, caractérisé par une double sensation paradoxale : celle d’être détaché de toutes choses, tout en me sentant toujours relié à l’arbre par un lien invisible, et à travers lui, relié à toutes choses. 
L’arbre est orné d’une multitude de rubans de couleur, représentant les quatre directions de l’espace qui convergent vers lui, chaque couleur vibrant au diapason d’un orient. Ces « united colors » mêlées aux feuilles de l’arbre viennent ajouter à l’évidence que le sentiment d’individualité n’est qu’une illusion. Pour peu que l’on regarde au-delà de la peau, on peut constater que c’est la même couleur, celle du cœur et du sang, qui unit tous les hommes. Ce sang qui sort des blessures de celles et ceux qui, lors de cette puissante cérémonie, rendent en offrande à la terre un peu de ce qu’elle leur a donné, afin de ne jamais oublier qu’ils sont tous frères et sœurs, issus de la même « grande fonderie », comme dit Zhuang Zi. 
 
Pour les Lakota comme pour tous les peuples traditionnels, la vie et la terre ne nous appartiennent pas, c’est nous qui leur appartenons. C’est pourquoi, si nous voulons obtenir une faveur de leur part, nous devons rendre quelque chose, car il faut donner pour recevoir. Mais que donner qui soit à nous, quand rien ne nous appartient vraiment ? Du temps, de l’amour, de la souffrance. Ce peuple a intégré la mystérieuse utilité du chemin de croix que représente chaque vie sur terre. La vie toute entière est une Sundanse, où l’on tombe et se relève tour à tour. A ceux qui estiment que le rite sacrificiel de la danse du soleil est barbare, les Lakota répondent qu’il est étrange que cette remarque vienne souvent d’hommes blancs portant un Christ en croix autour du cou. Sacrifice vient de sacré, et s’il est noble de prier quelqu’un qui a souffert pour nous, en quoi y aurait-il moins de noblesse à faire de même pour les siens ? La religion chrétienne parle profondément aux Lakota, mais elle a pour eux une saveur que nous avons perdu.
 
On peut aussi se demander pourquoi c’est ici, dans la réserve amérindienne la plus pauvre des Etats-Unis, chez ces gens à qui l’on a déjà tout pris, qu’ont lieu le plus grand nombre de ces cérémonies de don de soi. Peut-être est-ce parce qu’en de tels endroits l’illusion a moins de prise, et qu’il y apparaît plus clairement qu’ailleurs que ce qui a le plus de valeur n’a pas de prix. Rien d’étonnant, en tout cas, pour les Oglala Lakota, Lakota signifiant « être humain », et Oglala voulant dire « qui donne ce qu’il a ». C’est certainement parce que j’ai moi-même, depuis dix ans, consacré chacun de mes étés à donner des soins gratuits sur la réserve, qu’il m’a été donné de pouvoir finalement entrer dans le cercle aussi sacré que privé de la Sundance. Comprenne qui pourra, c’est un privilège immense que de pouvoir venir souffrir ici. 
 
Parmi les danseurs et danseuses qui m’entourent, bon nombre portent déjà de nombreuses scarifications, et certains tatouages ne laissent aucun doute sur des passés de mauvais garçon. La vie dans la réserve n’est pas facile, et beaucoup ont connu le passage par la case prison. Si la Sundance unit toutes les volontés de communion avec le Divin, les motivations des danseurs du soleil sont multiples. Certains font ce sacrifice dans un but expiatoire (le « rachat des péchés »), d’autres le font pour obtenir une faveur du ciel vis-à-vis d’un proche, de la famille ou de la communauté toute entière. D’autres encore le font par gratitude pour une grâce obtenue, ou dans le but de réaliser pleinement le lien qui les relie à Wakan Tanka. Que la quête soit celle du pardon, de la bénédiction, de la guérison ou de l’accomplissement, la route reste la même pour tous, c’est pourquoi tous les regards convergent vers le même ciel. Il est important que chacun interroge son cœur pour savoir ce qui l’amène en cet endroit. Si c’est une curiosité malsaine ou un ego tenté par une expérience hors du commun, ils n’en sortiront pas indemnes. Car s’il est préférable d’aborder une telle épreuve avec un esprit de guerrier, on n’arrive vraiment au bout qu’avec une âme humble. 
 
Chaque journée de danse commence et se termine par un passage dans la tente à sudation, gros igloo fait de bâches et de tissus épais recouvrant un squelette de bois, où dans le noir complet, amassés autour de grosses pierres rougeoyantes, nous respirons une vapeur bouillante qui en apparence achève de nous brûler et de nous affaiblir, mais qui en fin de compte nous réhydrate et nous purifie. En entendant le tambour résonner dans cet espace étroit, chaud et humide où mes frères humains et moi sommes recroquevillés, je ne puis m’empêcher de me sentir comme à l’intérieur d’une matrice, et il n’y a rien d’étonnant à ce que la sortie de la sweatlodge s’apparente à chaque fois à un sentiment de renaissance.
 
Une autre sensation forte est celle de la danse de nuit, qui a lieu la veille du dernier jour de la Sundance. Telle une ronde de sorcières un soir de sabbat, nous tournons indéfiniment autour de l’arbre, suivant toujours le rythme du tambour. Comme je fixe le ciel tout en me déplaçant en cercle, je vois les constellations tourner lentement, et cela me donne le sentiment grisant de faire partie de la danse des corps célestes dans l’espace infini. L’arbre prend lui aussi à ce moment une autre dimension : ses feuilles, luisant faiblement à la lueur du feu proche, font écho à la grande famille des étoiles, toutes nées elles aussi d’un tronc unique, il y a une quinzaine de milliards d’années. C’est l’âge qu’ont les cellules de mon corps. Sans doute est-ce pour cela que je ne le sens plus.
Le quatrième jour est arrivé. La Sundance prend fin, tandis que Grand-Mère Terre continue sa danse autour du soleil. Lorsqu’elle aura fait elle aussi le tour de son Hochoka, le temps sera revenu pour les Lakota de danser autour d’un nouvel arbre. 
 
Entre deux cérémonies annuelles, la religion Lakota s’entretient par le rituel de la Chanunpa, la pipe sacrée, dont le fourneau représente la terre et  le tuyau le ciel. Connecter ces deux éléments, c’est unir symboliquement le ciel et la terre. Charger la pipe de tabac et d’écorce de saule rouge, la porter dans les quatre directions, en tirer quelques bouffées en laissant la fumée monter au ciel pour laisser monter les prières à Wakan Tanka, voilà la belle manière qu’a trouvé ce peuple, bien avant qu’on le christianise, pour dire ses prières dominicales .  
 
La spiritualité amérindienne n’est pas morte, mais elle est devenue chose rare. Tout ce que je vous dis là n’est pas ce que vous verrez si vous passez sur la réserve. Ce que vous verrez principalement, ce sont des villages fantômes faits de voitures sans pare-brise devant des mobile-homes sans fenêtres, qui ont remplacé les chevaux et les tipis. Si vous rentrez dans l’intimité de ces familles, vous verrez que la plupart d’entre elles sont rongées par l’alcool, la drogue, le désœuvrement, la violence conjugale, le diabète, le suicide. Ce chemin de croix-là, les Lakota ne l’ont pas choisi : il leur a été imposé, depuis un peu plus d’un siècle, par ceux qui, après leur avoir pris leurs terres et avoir massacré les bisons par millions, continuent de chercher à les évangéliser pour leur enseigner l’amour et de pardon. 
 
Une fois la Sundance terminée, nous reprenons notre permanence à la petite clinique de Porcupine, dont le toit s’est envolé suite au violent orage d’hier soir. 
Il est dit que les Lakota ne sont pas faits pour être coupés du ciel.

 Patrick Shan
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